J’ai interviewé un détective privé : il raconte tout

Quand j’habitais à Paris, dans le quartier de Montorgueil, je passais régulièrement devant l’enseigne lumineuse DULUC DÉTECTIVE, près de la station de métro Louvre Rivoli. À chaque fois, je me demandais ce qui pouvait bien se passer derrière cette porte.

Pour tout vous dire, j’ai toujours été intriguée par cet univers et par ce métier qui semble tout droit sorti d’un film… mais dont la réalité est probablement bien différente.

J’ai eu le plaisir d’interviewer Bruno Boivin, directeur général de l’entreprise CODIV — à ne pas confondre avec COVID, ahah — et plus récemment de DULUC DÉTECTIVE.

J’ai eu envie de pousser cette porte avec lui. De comprendre pourquoi on fait encore appel à un détective privé à l’heure où une grande partie de nos vies est exposée sur Internet, ce que recouvre réellement une filature, ce qu’un enquêteur peut légalement faire ou pas… et ce que les films nous ont complètement appris de travers !

Bref, qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui relève du cinéma ?

Détective privé, une profession loin de l’image d’Épinal

Avant de parler d’adultère, de filature ou de voiture garée pendant six heures devant un immeuble, il faut déjà comprendre comment on devient détective privé.

Le métier attire aujourd’hui des profils assez différents même si les candidats ne courent pas les rues. Certains arrivent par vocation, d’autres dans le cadre d’une reconversion professionnelle. Bruno Boivin, ancien gendarme, constate également que la médiatisation plus importante de la profession a contribué à la faire connaître sous un autre jour.

« La profession est réglementée et contrôlée par le ministère de l’Intérieur. Deux formations existent actuellement pour répondre aux différents agréments. Une formation d’environ un an dans le milieu universitaire, notamment à Melun ou Nîmes, ou une formation dispensée dans une école privée, l’ESARP », explique-t-il.

Qui fait appel à un détective privé ?

Si vous vous imaginiez que le métier consiste essentiellement à suivre des gens dans une voiture, en mode course poursuite sur le périph, vous risquez d’être surpris. Puisque les clients de Bruno Boivin sont très majoritairement… des entreprises. 85 % des demandes concernent des professionnels, selon lui.

Dans l’imaginaire collectif, le détective privé est souvent appelé par une personne qui soupçonne son conjoint de la tromper. Ce n’est pas complètement faux, mais c’est loin de résumer le métier.

Chez les particuliers, les affaires familiales occupent effectivement une place importante. Des problématiques autour du couple, de l’adultère, avec toujours ces notions de garde d’enfants et de patrimoine dans le cadre d’une séparation. « Majoritairement pour utiliser le résultat comme arme de négociation » constate Bruno Boivin.

La recherche de personnes constitue également une demande récurrente, notamment lorsqu’il s’agit de retrouver un père biologique, un frère ou une sœur. Certaines enquêtes concernent aussi des adolescents ou de jeunes adultes lorsque le lien avec leur famille s’est distendu ou lorsqu’un proche s’inquiète d’une dérive : prostitution, stupéfiants, racket ou radicalisation.

Désormais, parmi la clientèle, on retrouve les entreprises. Recherche de débiteurs, enquêtes de solvabilité, fraude à l’assurance pour le compte des compagnies d’assurance et de prévoyance, contrôle d’arrêts maladie, vérifications documentaires, concurrence déloyale, récupération de véhicules loués mais non restitués… ou loués avec de faux documents ou en usurpation d’identité.

« Ces sujets complètent les services étatiques qui n’ont pas toujours les moyens de gérer ce type de sujets (sécurité sociale, Force de l’Ordre par exemple) », indique Bruno Boivin.

La liste est finalement assez éloignée du scénario d’une maîtresse suivie jusqu’à un hôtel. « Le détective est maintenant très largement utilisé dans des sujets plus intéressants », estime Bruno Boivin.

« Enquêter pour comprendre, savoir pour décider »

Alors pourquoi payer un détective privé alors qu’il suffit parfois de taper un nom dans Google, de regarder un compte Instagram ou de fouiller un peu Facebook ?

Figurez-vous que l’information disponible n’est pas nécessairement l’information exploitable !

« Si tout se trouvait sur Internet, ça se saurait. L’accès à l’information, même en accès libre n’est pas toujours simple », explique Bruno Boivin. Les clients effectuent d’ailleurs souvent une première recherche eux-mêmes. Internet peut donc permettre de qualifier une demande, mais ne remplace pas nécessairement une enquête.

Mais alors quelle est la place des réseaux sociaux et des recherches en sources ouvertes dans les enquêtes ? Bruno Boivin esquisse un sourire « Les réseaux n’ont rien révolutionné, mais ils permettent néanmoins d’orienter. OSINT reste un outil important pour nous ». L’objectif est notamment d’obtenir des informations fiables, susceptibles d’être utilisées pour faire valoir ses droits. Dans ce cadre, le détective peut établir un rapport d’enquête utilisable à des fins judiciaires.

Bruno Boivin résume sa philosophie en quelques mots : « Enquêter pour comprendre, savoir pour décider. »

Les motivations peuvent être très différentes : obtenir des preuves, officialiser une situation, transmettre des éléments à son avocat ou encore connaître la solvabilité d’un débiteur.

L’adultère, oui. Mais pas seulement.

Lorsqu’on évoque le détective privé, impossible de ne pas parler d’infidélité comme je l’évoquais plus haut. Dans les affaires de couple, Bruno Boivin décrit un mélange entre curiosité et besoins juridiques. Derrière le simple besoin de savoir si quelqu’un trompe son conjoint, il peut y avoir des conséquences beaucoup plus concrètes comme la garde des enfants, la division du patrimoine, les négociation dans le cadre d’une séparation, comme vous pouvez l’imaginer.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, une photographie d’un baiser volé ne résout pas forcément tout. « Infidélité = Blessure = Volonté de savoir pour décider », explique-t-il. Chacun place ensuite son propre curseur en fonction de son vécu, de son histoire et des enjeux de la situation.

Quant au comportement typique d’une personne qui mène une double vie, inutile de chercher bien loin.

Le téléphone.

« Le téléphone, l’outil de tous les drames de couple », lance Bruno Boivin. Une phrase qui résume assez bien l’époque et notre société.

« Pas question d’être le bras armé de quelque chose de tordu »

Que se passe-t-il lorsqu’un client demande simplement de surveiller quelqu’un, sans véritable raison ? La réponse de Bruno Boivin est particulièrement claire : « Je ne le fais pas. Pas question d’être le bras armé de quelque chose de tordu. À moi de vérifier l’intégrité de la demande pour ne pas faire n’importe quoi. »

Les refus ne seraient d’ailleurs pas exceptionnels. Il lui arrive de décliner une mission lorsque l’intégrité de la personne surveillée pourrait être mise en défaut par son travail ou lorsque la demande s’approche dangereusement de l’abus de faiblesse. Il cite notamment les demandes concernant des personnes âgées.

Il y a les demandes loufoques, extraordinaires, familiales à forts enjeux, dénuées de sens. Je me souviens d’une pour aller constater les « agissements » d’une femme dans un club échangiste. Je n’ai pas accepté… » s’amuse-t-il.

Parfois, le problème n’est même pas juridique. Il est simplement éthique. « Certaines personnes sont tordus », lâche-t-il. Certains clients mentent même en racontant leur histoire, persuadés que l’enquêteur ne s’en rendra pas compte.

Dans ces situations, Bruno Boivin dit placer la limite au niveau de son éthique personnelle.

Combien coûte une enquête ?

Évidemment, la question finit par arriver. Combien faut-il débourser pour faire suivre quelqu’un ou obtenir des informations ? Il n’existe pas vraiment de tarif unique. Selon Bruno Boivin, une enquête peut coûter de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros, en fonction de sa complexité, du temps nécessaire, des enjeux et des moyens mis en œuvre.

Qu’est-ce qui fait rapidement grimper la facture ? Le temps consacré à l’enquête, les déplacements et les moyens nécessaires pour obtenir l’information recherchée.

Il fallait une photo pour illustrer l’article, Bruno ne souhaite pas être exposé, on peut le comprendre… donc me voilà AHAHAHAHAHAHAH.

La filature, ce vieux classique du métier

Comment ne pas parler de celle que l’on imagine immédiatement dès que l’on prononce les mots « détective privé ». Une voiture. Une autre voiture. Une personne qui sort. Un changement de direction au dernier moment. Une attente interminable en bas d’un immeuble.

Dans la réalité, la filature représente encore une part importante de l’activité, environ 40 % d’une enquête en général, selon Bruno Boivin.

Une surveillance peut être particulièrement longue. « Sur un gros dispositif, on peut rester 5 à 6 jours en H24. C’est une question de moyens clients et de taille d’agence. ». Cinq à six jours. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et pendant ce temps, il faut attendre. Parfois très longtemps. « Dans mon agence, on relève l’enquêteur toutes les 4 à 5 heures pour qu’il reste concentré et puisse faire une pause toilettes. »

Voilà une réalité du métier que les films oublient généralement de nous montrer. Pas assez glamour !

Comment ne pas se faire repérer ?

La difficulté n’est pas seulement de suivre quelqu’un. Il faut surtout éviter que celui-ci comprenne qu’il est suivi.

L’une des erreurs classiques ? Le regard. Ou, plus précisément, « le profil vu et revu ». Une personne qui pense être suivie peut-elle alors le savoir avec certitude ? Selon Bruno Boivin, non.

Mais une filature mal réalisée ou une personne déjà très méfiante peuvent évidemment compliquer les choses. Il évoque notamment le cas de clients qui avaient tenté de mener eux-mêmes une surveillance… avant de se faire repérer. Bruno Boivin a lui-même déjà été découvert. Sa réaction ? Aucune. « Je passe et disparais pour laisser le doute s’installer. »

Une réponse assez éloignée de la course poursuite hollywoodienne.

Quand la filature devient dangereuse

Effectivement, une filature peut aussi devenir risquée. Notamment lors des surveillances en voiture ou lorsqu’elles concernent des personnes impliquées dans des activités criminelles. Sur ce terrain, son passé de gendarme n’est évidemment pas anodin.

Je lui demande si cette expérience lui a déjà permis de se sortir d’une situation compliquée. La réponse tient en un mot : oui.

Un détective n’a pas tous les droits

C’est probablement l’un des points sur lesquels le cinéma entretient le plus de confusion. Un détective privé n’est pas un policier. Il ne peut évidemment pas faire tout ce qu’il veut au prétexte qu’un client le rémunère.

Usurpation de qualité, port d’arme, non-respect de la vie privée, certaines limites sont très claires.

Peut-il géolocaliser quelqu’un ?
Non.

Peut-il suivre une personne partout ?
Non plus.

Peut-il photographier quelqu’un sans qu’il le sache ?
Oui, dans un cadre public.

Lorsqu’il s’agit d’entrer dans une propriété privée pour obtenir une information ? Toujours pas !

Quand une demande paraît légitime… mais ne l’est pas

Certaines situations peuvent également être particulièrement délicates. Bruno Boivin cite notamment la recherche d’une conjointe partie avec ses enfants, lorsque l’enquête laisse rapidement penser que cette femme pourrait être en danger si son ex conjoint la retrouvait.

À première vue, la demande consiste simplement à retrouver quelqu’un, mais le contexte peut tout changer. C’est justement là que le travail du détective ne consiste pas seulement à exécuter une demande. Il doit aussi comprendre pourquoi on lui demande de le faire.

Une preuve obtenue illégalement peut-elle mettre en danger une procédure judiciaire ?
Oui.

À l’inverse, un rapport d’enquête peut être utilisé en justice. Bruno Boivin rappelle qu’il s’agit d’une pièce légale qu’un avocat peut utiliser. Tout l’enjeu est donc de rester dans le cadre.

Des enquêtes qui ne se terminent pas toujours comme prévu

On pourrait croire qu’un client qui pousse la porte d’un détective privé arrive avec une histoire déjà écrite, et qu’il ne reste plus qu’à en apporter les preuves. En réalité, Bruno Boivin insiste sur un point, une enquête ne se mène pas « à charge ».

« On ne travaille pas à charge. On enquête. On peut parfois se tromper, mais la finalité de l’enquête permet de faire apparaître la vérité. Obligation de moyens, pas de résultat. »

Parfois, le résultat est précisément l’inverse de ce que le client imaginait. Il donne un exemple assez parlant : un employeur peut soupçonner l’un de ses salariés de travailler au noir ailleurs. L’enquête commence donc avec cette hypothèse… avant de révéler que le salarié est tout simplement chez lui, devant sa télévision.

Autrement dit, le détective n’est pas là pour confirmer une intuition. Il est là pour vérifier si elle tient debout.

Il arrive aussi qu’une enquête commence sur une piste pour aboutir à quelque chose de totalement différent. Bruno Boivin raconte notamment être parti sur une affaire de détournement de location avant de se retrouver… au beau milieu d’un trafic de stupéfiants.

« Cas récent », précise-t-il.

D’autres enquêtes peuvent également révéler des informations que le client lui-même ignorait, notamment dans les recherches de filiation concernant des familles, des parents, des frères ou des sœurs.

Il en vient aussi à conseiller son client de s’arrêter. Lorsqu’il va trop loin, qu’il « n’a pas toute sa tête », ou lorsque l’enquête devient malsaine et ne sert finalement plus qu’à nourrir une curiosité.

Bruno Boivin a également déjà refusé des missions parce qu’elles étaient, selon ses propres termes, « débiles et inutiles » ou « tordues ».

Certaines cibles peuvent aussi être particulièrement sensibles : personnalités politiques, financement occulte, relations diplomatiques ou personnes très fortunées et influentes. Dans ces cas-là, il explique savoir « jouer dans la bonne cour », mais aussi reconnaître les situations dans lesquelles il vaut mieux ne pas intervenir.

« Terriblement » plus méfiant

Je termine cette interview en lui posant des questions plus personnelles.

À force de passer son temps à observer les autres, est-on condamné à devenir méfiant ? Je lui demande s’il l’est devenu dans sa vie personnelle. Sa réponse est immédiate :
« Terriblement. »

Et est-ce qu’il analyse instinctivement les personnes qu’il rencontre ?
« Régulièrement. »

Difficile, finalement, de passer sa vie professionnelle à chercher ce que les autres tentent de cacher sans développer quelques réflexes.

Bruno Boivin, détective… et patron

Aujourd’hui, Bruno Boivin dirige des entreprises tout en continuant à pratiquer le métier.

Une journée de détective n’a rien de particulièrement routinier. Entre gestion d’entreprise, management, enquêtes administratives ou sédentaires et travail de terrain, Bruno Boivin explique voir « rarement une journée identique à celle de la veille ». Il estime consacrer encore 30 % de son temps au terrain et affirme continuer à réaliser lui-même des enquêtes, « comme tous les enquêteurs ». Gérer une entreprise de 9 détectives implique évidemment une autre réalité. Management, commerce, recrutement, contraintes administratives… Pour lui, le plus difficile n’est d’ailleurs pas nécessairement l’enquête.

« Gérer une entreprise, que nous vendions des cuisines ou des enquêtes, le système français est très contraint. »

Sur une enquête importante, les équipes restent généralement réduites, rarement plus de trois personnes. Lorsqu’il faut recruter, le problème n’est pas tant de trouver des clients que de trouver de bons enquêteurs.

Le profil idéal ?

Des personnes issues de la police, de la gendarmerie ou des douanes. Mais attention, être ancien policier ou gendarme ne garantit absolument pas de devenir un bon détective privé. « Ça aide mais attention, ce n’est plus l’administration. Moins de pouvoir et pas de garantie de l’emploi. »

Pour lui, un bon enquêteur doit surtout réunir plusieurs qualités : curiosité, discipline, discrétion, mobilité, pragmatisme et perspicacité.

Une erreur à éviter lorsqu’on débute ? Casser les prix, ne pas prendre conseil et surtout considérer le métier uniquement comme un travail de terrain, car l’enquête administrative reste, selon lui, une base essentielle.

Finalement, qu’est-ce qu’un détective privé ?

Après cette conversation, l’image du détective privé change forcément un peu. Moins de gadgets, probablement et davantage de patience.

Moins de scènes dignes d’un film noir, mais beaucoup plus de travail administratif, de recherches, de vérifications et de contraintes juridiques. Et surtout, des clients qui n’arrivent pas toujours avec une demande aussi simple qu’ils le pensent.

Alors, si vous envisagez un jour de faire appel à un détective privé, Bruno Boivin conseille avant tout de bien analyser son besoin et d’avoir « le bon feeling avec l’enquêteur ».

Une recommandation assez logique pour confier à quelqu’un une mission qui consiste, par définition, à entrer dans une partie parfois très intime de votre vie.

Quant à moi, je repenserai probablement différemment à cette fameuse enseigne de mon ancien quartier. Je ne sais toujours pas exactement ce qui se passe derrière la porte, mais j’ai désormais une idée beaucoup plus précise de ce qui se passe avant qu’on ne la pousse…

Pour en savoir plus sur les entreprises dirigées par Bruno Boivin :
www.dulucdetective.fr
www.codiv.fr

1 Commentaire

  1. Lea
    6 novembre 2026 / 9 h 45 min

    je découvre cette profession avec un nouvel oeil
    merci Camille !

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