Le projet El Pianista : sur les traces des disparues du Panama #1

Souvenez-vous (ou pas), fin 2018 j’avais publié un article pour approfondir le cas des 2 hollandaises retrouvées mortes dans une forêt du Panama en avril 2014. Par un heureux hasard, en effectuant quelques recherches sur Internet, je suis tombée sur un forum où Romain, un jeune homme de 21 ans, expliquait son souhait de partir sur les traces de ces 2 jeunes filles. Je l’ai interviewé au sujet de son projet. Vous pouvez retrouvez l’article ICI.

Oui vous avez bien lu, il s’était donné pour objectif en 2019 de partir mener sa petite enquête, au Panama. Est-ce qu’il a tenu parole ? AFFIRMATIF. Courant l’été 2019 il y a passé plusieurs semaines à enquêter sur la disparition de Kris Kremers et Lisanne Froon.

C’est l’heure de dresser le bilan de son aventure. Je vous préviens, cet article sera divisé en trois parties du fait de son riche contenu. 

Je laisse désormais la parole à mon cher Romain.

Photo prise le 10 Août 2019 au-delà du sommet du sentier El Pianista, là où les Hollandaises ont décidé de s’aventurer en avril 2014.

Il m’est difficile de trouver un début à cet article. Les idées, les souvenirs sont là et bien présents mais j’angoisse à l’idée de les écrire et de ne pas être capable de retranscrire ma vision telle qu’elle. Vous l’avouer m’aide à amorcer l’histoire de ce long voyage au Panama qui, dois-je le dire, me stressait comme aucun autre de mes anciens voyages. Il m’arrivait même d’en faire des cauchemars plusieurs mois avant mon départ, et comme si ce n’était pas suffisant, j’apprenais la mort de mon chien à peine trois jours avant la date de mon premier vol.

J’ai beau être quelqu’un de nature rationnelle, je ne pouvais m’empêcher de penser que cela annonçait le début de nombreuses mésaventures. Finalement ce voyage fut le meilleur de tous ceux que j’avais pu faire auparavant. De belles rencontres, une liberté grâce à la non planification, et avant tout la capacité à oublier mon chez-moi à des milliers de kilomètres de là où je me trouve.

Mon monde intérieur, c’est ce que je suis. Je l’emporte avec moi, peu importe la route que je décide de prendre. Cela me permet de me sentir dans ma zone de confort, quand bien même tout est différent autour de moi. Toutefois, j’aurais toujours l’envie de retourner en France car c’est à sa terre, sa langue et son histoire que je suis lié. Je ne sais pas où je vais et je ne pourrais jamais le savoir mais je suis certain d’une chose, c’est l’endroit d’où je viens. Chaque pays est différent, aucun ne ressemblera à la terre où tu possèdes tes attaches et sur aucun des pays visités tu n’auras la légitimité de décider de ce qui devrait être.

Le Panama, avant d’y mettre les pieds, n’était pour moi qu’un lieu inconnu où le fantasme d’un lieu inhospitalier dessinait mon imaginaire autour de l’affaire qui m’y avait emmené. Un imaginaire qu’il me fallait effacer si je voulais véritablement comprendre cette affaire. La résoudre était inconcevable tant mes moyens étaient réduits, mais obtenir une vision réaliste de ce qui aurait pu s’y passer était mon but. Et pense sincèrement avoir accompli cet objectif.

Le Panama, un pays en avance

Couvrant seulement 74 177 km² et ne comptant qu’une population de 4 millions d’habitants, le Panama est un tout petit pays d’Amérique latine qui se distingue malgré tout du reste du continent. Son atout le plus important est son canal qui génère énormément de profit de par le nombre de bateaux qui le traversent, ainsi que par la masse de touristes qui s’y amasse pour les observer.

Ce canal est un gage de stabilité pour le pays, non seulement parce qu’il profite à l’économie du pays, mais aussi car le commerce mondial en dépend. Aucun pays, et je pense particulièrement aux États-Unis, ne laisserait ce pays sombrer ou être déstabilisé politiquement. Ce canal possède un intérêt géostratégique trop important pour le commerce mondial. Cela attire et rassure les investisseurs qui déposent leurs actifs au Panama, et font de ce pays l’un des plus attractifs financièrement de toute l’Amérique latine.

Avec 3,70% de croissance en 2018, et un PIB par habitant de 15 575$, le Panama est un pays sur la bonne voie. Au cours de mon voyage, j’ai eu la chance de rencontrer un certain nombre d’expatriés qui ne regrettaient pas d’êtres venus s’y installer. La stabilité, la sécurité et la géographie du pays sont les principales raisons qui les ont convaincus et après ces 2 mois de voyage, je ne peux pas les contredire.

Le Panama est un très beau pays qui permet de profiter à la fois de l’Océan Pacifique et de la mer des caraïbes, ainsi que de la douceur des montagnes de l’Ouest du pays et de la chaleur des côtes. Du point de vu de la sécurité, le Panama n’est pas un coupe-gorge et je ne me suis jamais réellement senti en insécurité là-bas. Je dois même admettre avoir été surpris par la gentillesse des locaux, ouverts et bienveillants envers les touristes.

Je me souviens de cet indigène qui s’était arrêté lorsque je m’étais assis sur le point de vomir lors de ma randonnée sur El Pianista. Une situation un peu idiote au premier abord puisque c’était en partie par méfiance que j’avais décidé d’accélérer le pas pour rejoindre le sommet avant lui. Raconté de cette manière cela semble sûrement inapproprié, mais être seul dans un secteur isolé de la jungle tout en ayant dans son dos un homme tenant une machette dans sa main, cela a de quoi mettre mal à l’aise. Le geste est peu impressionnant toutefois, au vu du contexte, j’ai grandement apprécié sa sympathie.

Enfin s’il y a des gens que je dois particulièrement remercier, c’est bien les membres de ma famille d’accueil latine (catégorie de la population qui est issue historiquement du métissage des indigènes et des Espagnols). Très accueillants et véritablement bienveillants, ils ont toujours fait en sorte que je me sente le bienvenu. N’empiétant pas sur mes libertés, mais tout en ayant à l’œil mes activités pour m’éviter des déconvenues et des situations dont je me priverai bien de rencontrer.

En regardant les faits statistiques, on est obligé de reconnaître la relative sûreté de ce pays par rapport aux autres nations d’Amérique latine. L’UNODC comptait 9,7 homicides volontaires pour 100 000 habitants en 2016 pour le Panama, contre 11,9 pour le Costa Rica et 56,5 pour le Honduras. Cela dépasse le taux de la France qui est de 1,4 mais cela n’a rien d’exceptionnel en soi contrairement au Honduras qui tout comme le Panama, est un pays d’Amérique centrale.

Toutefois, et malgré les gens adorables qu’il est possible de rencontrer là-bas, il ne faut pas se voiler la face sur la sécurité du pays. Le pays est une plaque tournante du trafic de drogue, et avec ses 25% de taux de pauvreté en 2014, le pays compte de très fortes inégalités économiques. Des zones sont à éviter comme la ville de Colon et plus particulièrement la province du Darién qui constitue la frontière avec la Colombie où l’on peut rencontrer des groupes criminels tels que les cartels et les FARC.

Cela me rappelle que lorsque j’étais au Panama cet été, un touriste avait annoncé lors de son passage sur les îles San Blas, son souhait de traverser à pied la frontière colombienne. À ce jour, il est porté disparu.

Le Panama, un pays marqué par des affaires sordides

D’autres affaires ont marqué le pays, tel que celle de l’assassinat d’une touriste américaine à Bocas del Toro en 2017 (https://people.com/crime/missing-catherine-johannet-strangled-in-panama/ ), ou encore celle d’un tueur en série américain qui dans la même province, avait tué 5 personnes durant les années 2000 ( https://www.parismatch.com/Actu/International/Le-premier-serial-killer-du-Panama-160062 ). En revanche, aucune d’entre elles n’a autant marqué le Panama que l’affaire de Kris Kremers et Lisanne Froon.

Photo datant de 2014 dont je ne suis pas l’auteur.

C’est en tout cas le sentiment que j’ai eu en entrant au Panama. Ainsi, seulement deux jours ont été nécessaires avant que le sujet ne tombe autour d’une table que je partageais avec un local surpris par le fait que je connaisse cette affaire qui avait tant marqué le pays et ses habitants. Celui-ci n’avait pas particulièrement d’avis et s’en tenait simplement à la thèse officielle, à vrai dire il ne connaissait pas les détails de l’histoire et cela n’est pas surprenant puisque, ne l’oublions pas, cette histoire reste un fait divers et ce malgré le drame qu’elle représente. La plupart des personnes, d’où qu’elles viennent, ne se soucient guère de ces histoires-là même si celles-ci peuvent profondément les toucher. Rien de mal à cela, la vie continue et il est inutile de se soucier des morts quand les vivants continuent de lutter face à leur quotidien.

Toutefois à Boquete, la ville qui a accueilli les deux disparues, cette histoire sert de prévention auprès des randonneurs. Les guides et les locaux ne manquent pas de rappeler aux touristes qui décident de gravir El Pianista que deux filles hollandaises sont mortes là-bas d’un hypothétique accident ou meurtre. La population de la ville est partagée à ce sujet mais malgré tout, de nombreuses personnes sont persuadées que les deux filles ont été victimes d’un ou plusieurs agresseurs.

La famille d’accueil avec laquelle j’ai passé trois semaines dans le cadre de mes cours d’espagnol, est de cet avis. Je ne sais pas si c’est dû au fait que l’affaire est extrêmement récente mais j’ai l’impression que pour cette petite ville, il y a un avant et un après la disparition des Hollandaises. Il y a davantage de précautions prises avec les touristes à qui on déconseille vivement de randonner seul ou sans guide et pas seulement pour El Pianista, mais aussi pour les autres sentiers qui composent la région de Boquete. C’est aussi un réveil brutal pour les habitants qui découvrent que même dans la tranquillité qui les entoure, l’horreur peut frapper.

Boquete, une ville paisible au milieu des montagnes

La fille de m’a famille d’accueil me disait une chose à propos de cette ville : « Quand une chose arrive, c’est quelque chose de gros ».

Ainsi quand un événement indésirable se produit à Boquete ce n’est pas courant mais quand c’est le cas, c’est quelque chose de grave. Pour quelle raison me diriez-vous? Et bien, Boquete est une petite ville tranquille de la province de Chiriqui ne comptant à peine que 20 000 habitants et dont le niveau de vie est en moyenne supérieure au reste du pays, même si les indigènes vivant aux alentours connaissent tout de même un certain niveau de pauvreté.

La ville compte de nombreux bars, des boites de nuits et des bureaux touristiques pour accueillir les touristes qui viennent y passer quelques nuits. Des expatriés s’y installent, principalement des Américains qui y possèdent certains commerces. Cette ville est attirante grâce à sa tranquillité dans les montagnes, sa proximité avec David, la plus grande ville de la province, et son potentiel économique qui tire sa source du tourisme.

C’est une ville où il fait bon vivre et où la sécurité n’est pas un souci. De plus si un individu décidait de faire une folie, il devra faire preuve de détermination car la police y patrouille régulièrement armée de fusils d’assaut et se montre très dissuasive. Personnellement, il m’est arrivé à plusieurs reprises de m’y promener la nuit et je n’ai jamais eu l’occasion de ressentir d’inquiétude ou de rencontrer de mauvaises personnes.

Lorsqu’un crime est commis, les habitants ressentent un choc qui se répand dans toute la ville et nourrit les discussions. À partir du jour où la disparition des deux hollandaises avait été annoncées, les habitants se réunissaient chaque soir en ville pour prier et déposer des bougies dans l’espoir de les retrouver saines et sauves. Dans cet espoir, un grand panneau avait même été installé à l’entrée de la ville. Les habitants de Boquete étaient réellement inquiets que deux jeunes filles étrangères et si loin de leur pays connaissent un destin funeste.

Cette ville tranquille connaît toutefois un problème de drogue, il s’agit en revanche principalement de cannabis. Il existe des coins où les jeunes viennent fumer mais étant connus, les policiers y font régulièrement des passages. Mis à part cela, j’ai du mal à imaginer un commerce plus grave à Boquete et ses alentours, qui mettrait en danger des randonneurs malchanceux.

Ici je pense à certaines hypothèses selon lesquelles les deux Hollandaises seraient tombées sur un échange de drogue qui aurait forcé les individus pris sur le fait, à se débarrasser des deux filles afin de les faire taire. Cela me semble improbable puisque El Pianista est un sentier régulièrement fréquenté par les touristes, ainsi que par les indigènes qui traversent le sentier dans le but de rejoindre leurs habitations et pour certains, de faire traverser leur bétail. Ce n’est absolument par l’endroit idéal afin d’entretenir discrètement une activité illégale assez grave pour obliger certaines personnes à tuer ceux qui la découvriraient par mégarde.

Une liste exhaustive des événements marquants de Boquete et ses alentours

Je n’ai connaissance que d’une seule autre affaire de disparition mystérieuse à Boquete, celle de Alex Humphrey en 2009 (https://www.manchestereveningnews.co.uk/news/greater-manchester-news/alex-humphrey-stockport-missing-panama-7342930 ). De la seule version que j’ai pu entendre sur place, il aurait été vu pour la dernière à l’arrêt de Bus pour David et était sujet à des crises épilepsie. Il aurait vraisemblablement pris le bus pour David et eu un accident dans cette ville qui connaît dans certaines zones une criminalité violente. Toutefois il semblerait qu’il y ait une autre version replaçant sa disparition sur le sentier de El Pianista mais n’ayant rien là-dessus, je considère cette information comme une rumeur.

S’il n’y a pas d’autres disparitions mystérieuses, il existe toutefois des cas où des gens se perdent dans la jungle sur des sentiers de randonnée. En 2015 par exemple, et donc seulement un an après la disparition des Hollandaises, un couple de touristes s’était perdu sur le sentier des trois cascades en cherchant un raccourci. Ils ont toutefois été retrouvés rapidement mais en très mauvaise santé. Dans la même catégorie, un groupe de touristes mexicains s’étaient perdu cette année sur le sentier Los Quetzales pour finalement être rapidement secouru (https://www.tvn-2.com/nacionales/provincias/Buscan-mexicanos-desaparecidos-sendero-Culebra-Boquete_0_5232226753.html ). Ce ne sont pas les seuls cas de ce genre puisqu’il ne s’agit pas d’un événement rare. Il y a toutefois un enseignement à en retirer, c’est l’efficacité des équipes de recherche qui finissent toujours par retrouver les randonneurs dans un délais relativement court.

En terme d’acte criminel et de pure violence, une personne m’avait parlé d’un cas qui a eu lieu il y a un an ou deux. Un indigène surpris en plein acte de viol par une latine, avait coupé les seins de celle-ci en guise de représailles. C’est un acte grave qui choque, mais cela ne fait pas de Boquete un coupe gorge pour autant. C’est une catégorie de crime qui peut arriver n’importe où et qui n’épargne pas nos pays occidentaux.

51 disparitions dans la province de Chiriqui en 2014

 D’après un article du journal El Siglo, 49 autres personnes ont disparu dans la province de Chiriqui la même année que les deux Hollandaises. À première vue ce chiffre est impressionnant mais si l’on regarde de plus près, c’est un chiffre imprécis. En France, 40 000 personnes disparaissent chaque année mais parmi eux, 30 000 sont retrouvées. Ce qui donne un total de 10 000 disparitions dîtes inquiétantes pour la France, soit un quart de l’ensemble des disparitions.

Si nous considérons que les proportions sont similaires à celles de Chiriqui, cela ferait donc environ 13 disparitions inquiétantes en 2014. Cela n’en est pas moins inquiétant me diriez-vous. D’autant plus qu’un pays de 67 millions d’habitants ne se compare pas avec une province de 450 000, et ne permet pas de tirer des conclusions.

Je vous propose donc de comparer Chiriqui avec la Corse qui avec une population de 340 000, possède un nombre d’habitants comparable. La Corse compte environ 10 disparitions inquiétantes chaque année, et si les proportions de disparitions résolues et inquiétantes de Chiriqui sont similaires à celles de la France, cela donne donc un chiffre pratiquement identique. Nous aurions donc 13 disparitions inquiétantes à Chiriqui et 10 en Corse. Ce chiffre, s’il se révèle correcte, fait grandement relativiser sur ce nombre de disparitions qui n’est pas supérieur à celui de notre pays.

En résumé, le Panama est un pays plutôt sûr pour les touristes qui présente certes quelques dangers mais rien d’exceptionnel, mis à part dans certaines zones. En terme d’affaires sordides, la France n’a pas à pâlir avec des histoires comme celles de Xavier Dupont de Ligonnès et de Michel Fourniret, ou encore plus récemment avec l’affaire Nordhal Lelandais.

À suivre:  Le projet El Pianista, partie II: L’ascension du sentier

 Je suis parti au-delà du sommet afin d’atteindre le lieu de la dernière photo normale des Hollandaises.

11 Commentaires

  1. 5 novembre 2019 / 9 h 55 min

    Génial ton article ma belle !

  2. Anonyme
    5 novembre 2019 / 11 h 27 min

    Trooooooooop Bien !!!!! J’ai hâte de connaitre la suite.

    • Anonyme
      6 novembre 2019 / 8 h 53 min

      Comme indiqué dans le titre, le début de l’article et la toute fin, ce n’est que la première partie.

    • CamilleG
      Auteur
      6 novembre 2019 / 11 h 13 min

      Nes, la suite arrive 🙂 c’est trop long de tout mettre dans un seule et même article !

  3. Coline
    2 décembre 2019 / 15 h 39 min

    Bonjour!

    Où est la suite de l’article ? Je l’attends avec impatience !

    Merci!

    • CamilleG
      Auteur
      2 décembre 2019 / 16 h 10 min

      Romain se fait désirer 😉 C’est en cours de rédaction !

      • Coline
        4 décembre 2019 / 13 h 24 min

        Merci beaucoup!
        Belle semaine !

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